Rentrée de septembre – Rubrique en vrac ; suite

Quatre titres très différents, pour un vrai tour du monde. Tarzan moderne, sélections de cricket, bas fonds haïtiens et légende du Quartier.

C’était le seul endroit où il se sentait toujours en parfaite sécurité : l’enfance de sa mère.

Buchet Chastel publie le dernier roman d’Aravind Adiga : La sélection. Il faut lire Aravind Adiga. Son premier roman, Le Tigre blanc, recevait le Booker Prize en 2008. Les ombres de Kittur portraiturait en quatorze courts récit une ville fictive et les torts et travers de la société indienne. La sélection s’attaque à une pièce maîtresse de la culture locale : le cricket. Lequel n’est évidemment qu’un prétexte, pour un roman d’apprentissage, l’histoire d’une amitié, de deux frères, d’une famille, des liens complexes du sang et du cœur. Pour ceux qui n’y connaissent rien au jeu : ils n’en sauront pas plus à la fin. Ceux qui comptent ici ? Radha, et surtout Manju, Javed. Au-delà d’une histoire de sélections multiples aux pieds des dieux du cricket, Adiga raconte, encore, toujours, la société indienne, ses transformations, ses travers. Famille, religion, sexualité, couple, classes, misère, violence. Un peu tout y passe, dans ce roman qui prend son temps, s’installe, et déploie toutes ses ramifications, posément.

Les mensonges sont autorisés, s’ils rendent l’histoire meilleure.

Dans un genre totalement différent, La vie sauvage de Thomas Günzig paraît au Diable Vauvert. C’est mordant, absurde, conte et farfelu, cynique et méchant. Drôle aussi. Rien n’est crédible dans cette histoire qui raccourcit le monde, le temps, et moque travers contemporains et monde tel qu’on y vit. Pas de bon sauvage ici : Charles, rescapé d’un tragique accident d’avion, a été recueilli par des mercenaires africains, qui l’ont élevé en lui lisant du Baudelaire (entre autre) et en ont fait un parangon de culture classique occidentale. Retrouvé adolescent, merci Google Maps !, il est rapatrié en Belgique chez un oncle, politicard local véreux comme il se doit. Il découvre l’ennui, le gris, le terne, les réseaux sociaux, les charmes de la manipulation – absolument nécessaire. Car Charles a une mission : rassembler suffisamment d’argent pour retrouver sa bien-aimée, Septembre, et s’inventer un coin de bout du monde. Un roman d’amour donc, et des lectures multiples – toutes hautement divertissantes.

Quand je fermais les yeux, je n’étais personne. J’étais la femme qui se forçait à oublier son mari, son enfant, toutes les joies qu’elle avait jamais pu connaître, qui se dépouillait avec soin de ses souvenirs pour pouvoir survivre.

Chez Denoël, Treize jours de Roxane Gay est une sacrée claque. L’histoire de l’enlèvement d’une jeune femme riche à Port-au-Prince. En Haïti, l’enlèvement est un business, tant que les ravisseurs – qui aiment à se considérer comme des hommes d’affaires – ont espoir de récupérer une rançon. Mireille, venue passer quelques jours de vacances chez ses parents, pense qu’elle va s’en sortir très rapidement. C’est compter sans les réticences de son père à réunir l’argent. L’attente s’étire. Plus question alors de soigner la victime. Treize jours raconte ces treize jours de captivités qui vont briser, détruire une femme : viols répétés, tortures. L’objectif : la destruction. Le choix pour Mireille ? Lutter, ou s’effacer. L’exercice est quasi impossible, c’est pourtant ce qu’elle fait. Disparaître à l’intérieur d’elle-même pour survivre, au point de ne plus parvenir à se retrouver quand on la libère enfin. Roxane Gay consacre la deuxième partie du roman au récit de la très lente reconstruction. Difficile de revenir à la vie, à soi, quand il a fallu s’oublier, littéralement, pour survivre. L’écriture est nette, sèche, incisive, hyper réaliste. Le texte d’une infinie violence. Mais on accompagne Mireille, son mari, leur enfant. C’est le moins qu’on puisse faire.

Elle commencerait lentement. Elle serait venue offrir la vie de Mariette à l’Assemblée des femmes du Quartier. Une vie pour édifier les autres, elle aussi, come un négatif de celle de Mame Baby. Cette vie, Mariette pourrait la leur raconter en personne. Cela faisait plus de vingt ans qu’elle s’exerçait à le faire.

La fin de Mame Baby, de Gaël Octavia chez Gallimard (collection Continents Noirs), nous plonge dans la vie du Quartier et dans une histoire de femmes. Elles sont quatre ; Mariette, la mère ; Suzanne la petite Blanche ; Aline la grande Noire ; Mame Baby, la légende. Mariette ne sort plus et boit. Elle a perdu son mari, son fils Pierre est mort. Elle a traîné son cadavre, sur plus de cent mètres. Et puis s’est enfermée, chez elle et en elle. La petite Blanche d’abord est venue la visiter, quotidiennement. S’occuper d’elle, parler, pleurer, boire un peu. La grande Noire l’a remplacée. Moins commode, la grande Noire. La Blanche était plus gentille, la Noire est plus professionnelle, dit Mariette. Mais elle la laisse parler, quand même. Raconter encore et encore. La vie du Quartier, la vie de sa vie, la vie de Mame Baby. Mame Baby. Née là, destinée à faire de grandes choses. Mame Baby, que personne n’oublie. Gaël Octavia crée un étrange ballet dans l’appartement de Mariette, au milieu de son désordre et sa saleté. Ballet des femmes et des souvenirs, souvenirs des hommes, frères, maris, amants, enfants, qui toujours éclipsent les filles et autour desquels tout cristallise. Ses personnages mêlent et emmêlent leurs histoires. Mariette se noie dans son rocking chair. Elle ne sait plus, ne comprend pas, ne fait plus les liens. A moins que ? à l’extérieur, loin de son récit, l’Assemblée des femmes pose un regard, sans concession, sur cette vie ruinée, contrepoint (factice ? fragile ?) à l’émotion. Et puis, tout se dénoue. Mame Baby est le récit du rêve d’une très belle histoire d’amour.

Aravind Adiga – La sélection – Buchet-Chastel ; traduction Annick LeGoyat – parution le 7 septembre.

Thomas Gunzig – La vie sauvage – Diable Vauvert  ; parution le 31 août.

Roxane Gay – Treize jours – Denoël ; traduction Santiago Artozqui – parution le 24 août

Gaël Octavia – La fin de Mame Baby – Gallimard ; parution le 31 août. – https://gaeloctavia.wordpress.com/

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s