Mariette Navarro – Ultramarins

Il y a les vivants, les morts, et les marins.

Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n’ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s’ils sont à leur place ou s’ils n’y sont pas.

Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes aux creux des tombes.

Et il y a les marins.

Les marins, comme des personnages de l’entre deux. Entre deux eaux, deux mondes, en transit, solitaires, en partance, sur l’arrivée, là sans véritablement y être, en attente.

Sur l’immense cargo qui traverse l’Atlantique, il y a l’équipage, ils sont vingt. Vingt hommes à bord, pour manœuvrer et conduire à bon port le géant de métal, vingt hommes plus le capitaine, qui est une femme. Trois ans déjà à commander ce même navire, à traverser les mers, les océans. Elle le connaît. Elle connaît son équipage. Une traversée, à la bonne saison, c’est la routine, la mer sans l’aventure. L’aventure, c’était pour ses lectures d’étudiante, pour les récits qu’elle invente dans les soirées à terre, quand on réussit à la faire parler d’elle. Elle est rigoureuse, stricte, professionnelle. Elle s’est fait sa place, dans un métier d’hommes, la fille de commandant. On disait que le goût du métier d’homme finirait par lui passer, que quelqu’un saurait la retenir à terre, dans une maison, à commander ce que les femmes commandent, on disait que pour le long cours elle n’avait pas les bras, ni les bonnes hormones. Depuis qu’elle est celle qui donne les ordres et décide de la carrière des autres, on ne dit plus rien, le féminin a fait son chemin dans les esprits, est entré dans les histoires comme le surnom d’autres marins célèbres.

Elle est silencieuse, discrète, déterminée, organisée. Elle n’aime pas particulièrement l’imprévu. Alors quand l’équipage lui demande, sur une mer d’huile, l’autorisation pour une sortie en canot et une baignade en pleine mer, une parenthèse non programmée, un temps disparu sur le tableau de la traversée, son oui la surprend. Mais elle le prononce, elle ne reviendra pas dessus.

Tout démarre là. Au milieu de ces hommes qui se jettent à l’eau, le cargo immobilisé, leurs regards qui se cherchent, et puis la glissade dans l’eau, à chacun son image secrète de liberté, à chacun son choc en changeant d’élément. L’escapade dure, un peu mais pas tant. C’est qu’il est immense, l’océan, et après l’enthousiasme, la joie, le défi, surgit sans qu’on l’attende, l’inquiétude. Ce soupçon d’angoisse. Le questionnement qui signale qu’il est grand temps de rentrer. Une demi-heure, de quoi connaître le temps qui s’arrête, le cœur dans la gorge, le cri qui du dedans vient écraser le rire. Ils ont la sensation très nette de leur disparition et de leur ignorance.  […] Ils auront vu leur vie résumée dans une vague, espéré le rivage et le réveil.

Elle n’a pas nagé au milieu de son équipage. Elle est restée là-haut, seule maître à bord. Solitudes. Celle des baigneurs, celle de la capitaine. Moments rares.

A leur retour, elle a compté. Vingt et un hommes. Ne manque personne. C’est drôle. Elle aurait juré qu’ils étaient vingt, à la descente. De ce chiffre qui n’est pas celui qu’on attend, comme un accroc, naît le mystère, vient le vertige. Et l’étrange de s’inviter. Et le bateau de prendre vie. Un pan de brouillard, des moteurs ralentis, l’indécision qui flotte. Plus personne ne sait. Quelle est cette brèche, ouverte par cette parenthèse, cet écart, comme un jeu qui dégénère, mais on ne sait trop ni où, ni comment. Etrange, et introspection, et mémoire. Plus : l’entre deux des marins.

Ultramarins se lit comme on flotte, comme on rêve, comme on lit en images. Mariette Navarro pose ses personnages, son navire, ses questionnements, entre deux fils ininterrompus de mots comme des portraits. Tout est à la fois extrêmement visuel, et radicalement onirique, la mer comme un voyage extérieur intérieur, et les abîmes de pensée des uns, échos aux doutes et aux inquiétudes des autres. Seule certitude : au bout du voyage, entre deux navigations, il y aura, il y a toujours, la terre. Reste à savoir qu’y faire.

Mariette Navarro – Ultramarins – Quidam éditeur

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