Virginie DeChamplain – Les falaises

Il y a le rythme, la fraîcheur, le rythme encore, les ruptures, la fluidité, la poésie, la musicalité. Tout ça à la fois, dans une langue avec ses hachures, ses tournures, ses sourires, ses à-côtés ; l’ensemble, très exactement posé là, sans excès, sans paraître, mais avec une émotion brute qui vient littéralement, viscéralement, prendre aux tripes.

Dans ce premier roman, Virginie DeChamplain invite au voyage, au loin et à l’intime. Au bord du Saint Laurent, Gaspésie fin des terres, dans la maison de sa mère – retrouvée morte en sirène, suicide par noyade -, et au milieu des cahiers noirs noircis par une grand-mère d’Islande. En Islande, le silence plus grand qu’ailleurs, à Reykjavik la grande. Reykjavik de Vikings et de sel, et jusqu’ à Vik. Au creux de l’histoire des femmes de la famille, portées par leurs errances. Je pars. Pas pour toujours, mais je pars. Je suis les femmes devant moi. Je vais à leur recherche. A leur rencontre. Ma grand-mère aventureuse ma mère vagabonde. Mes insoumises. Je me sauve, dans tous les sens. Dans sa quête de soi à travers les corps, les rires, les accueils, les oublis des autres. Les falaises. Le titre dit le vertige, les hauteurs, l’abandon, la perte de repère, le ciel immense. Un pied dans le vide. Le ciel me coule dessus au bord de la falaise. Je marche avec mes fantômes, leur raconte mes journées. Chercher l’autre, la mère, la grand-mère, la lignée des femmes, c’est chercher son secret dans les disparues, c’est aussi chercher à revenir sur terre. A retrouver un chemin. Apprendre à renoncer, à se pardonner. Pouvoir comprendre, au moins en partie, les non-dits, les silences, les oublis.

Elle s’appelle V. D’elle on sait la Gaspésie, la maison de famille où elle ne veut pas revenir, qu’elle brûlerait bien, sa sœur Ana, Marie qui veille, sa mère absente étrange, ses questions, son chagrin, Chloé la fille du bar. Je pense que je suis brisée. J’ai l’automne à l’envers. En dedans au lieu d’en dehors. Humide, tiède dans le creux des joues. Du vent qui craque dans la cage thoracique. C’est octobre. Ma mère est morte et j’ai pas encore pleuré. Pour V., apprivoiser le chagrin, c’est vider la maison. Dans le silence, la solitude. Et puis partir, quand vider ne suffit plus, quand la vie se refuse à revenir comme avant, quand le chagrin oublie de s’éloigner.

Virginie DeChamplain poétise les grands espaces, extérieurs, intérieurs, attrape les émotions pour les mettre en lumière et en voix. La voix, V. qui parle, langue chantante, oral écrit, le journal de la grand-mère d’Islande, la poésie fragmentée pour marquer les ruptures. Le cheminement, intime, s’ouvre, s’élargit. La quête remonte aux origines, délaisse la sphère familiale. Le voyage dès lors invite qui veut suivre et partage, la douleur du deuil, l’envie d’ailleurs et d’autre, l’aiguillon de la découverte. Le texte embarque, le chagrin submerge, la colère monte puis s’apaise. Les falaises est tout à la fois un roman de femmes, et de lignées, un récit de mémoire, de transmission, de pardon. Les femmes de ma vie. On se succède sans se voir, comme des ombres qui courent devant les miroirs, sacrent des coups de poing dedans et continuent leur route pour voir le monde.

Virginie DeChamplain – Les falaises – La peuplade

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