Olga Ravn – Les employés

Curieux petit objet littéraire, que ce roman-déposition de la danoise Olga Ravn. Au-delà de l’organique grisaille de couverture, son texte nous embarque pour une destination lointaine, dont on ne sait rien, au plus près des tourments et interrogations de ses protagonistes, humains et ressemblants.

Le récit fonctionne par fragments : les dépositions recueillies pour donner un aperçu des relations entre les employés et les objets dans les salles. Déstabilisant, d’abord. Il y a donc des employés, des objets. Un quotidien rythmé par les allées venues dans des salles aux atmosphères mouvantes : formes, odeurs, bruissements, rêves. On sent les questionnements des uns comme des autres ; les doutes ; les réflexions des ressemblants, écho aux souvenirs des humains ; la porosité entre les deux genres. On cerne, progressivement, les tâches, le labeur partagé. Ce n’est pas difficile de les nettoyer. / Je n’aime pas y aller. / J’aime aller dans cette salle. / Je suis un outil très utile à l’équipage. On entre dans le récit par des bribes de parole, jamais totalement contraintes, mais jamais réellement libres non plus. Le cadre se met en place. Des ruptures s’esquissent. Les objets, qui cristallisent les interrogations, restent indéterminés : organiques, odorants, dérangeants, bourdonnants.

Il y a un équipage. Il y a eu un départ, tous ont leurs souvenirs sur terre. Il y a des vaisseaux ; celui-ci est le six millième. Il y a quelque part une vallée, une rivière. Il est arrivé quelque chose au pilote. Les ressemblants sont autre, et plus. Je suis votre création, vous m’avez octroyé la parole, et maintenant je vois vos erreurs et vos lacunes. Je vois l’insuffisance de vos plans.

Nous qui venons de la Terre, nous arrivons à peine à parler entre nous. Nous sommes accablés par les souvenirs du lieu d’où nous venons et de ce que nous avons laissé derrière nous. De voir les autres humains sur ce vaisseau, de parler avec eux, cela me fait tout simplement souffrir. Tous portent la même expression de lassitude sur le visage. C’est pourquoi je préfère passer du temps avec les ressemblants, qui croient que devant eux s’étale une vie qui vaut la peine d’être vécue. On s’installe, à l’écoute de ces humains mélancoliques, de ces ressemblants emplis d’attentes, d’espérances. On voit venir : la crise, la rupture, la révolte. On assiste, à l’émergence d’un autre genre. On m’a peut-être créée, mais maintenant, je suis en tain de me créer moi-même. On discerne les lignes de fracture, les incompréhension, on sent la tension monter, lentement, progressivement. Dans une atmosphère ouatée, pesante, les bruits comme étouffés, les lumières estompées. On comprend la création des biomatériaux. On dresse un tableau, sommaire, mais accessible : la Terre, le six millième vaisseau, le départ, La Nouvelle Découverte. Les manipulations, des uns, des autres. La compagnie qui les dirige. L’organisation d’un système qui dépasse ces employés modèles, livrés à eux-mêmes, source d’expérimentations.

Dix-huit mois de dépositions. Dix-huit mois aux côtés d’une communauté toute d’artifices. Et puis ?

J’ai découvert que pour chaque jour sur le vaisseau, pour chaque année-lumière qui nous a éloignés de la planète, pour chaque tour accompli autour de la Nouvelle découverte, je suis de plus en plus une chanson pop, que je suis la répétition du même refrain : terre, terre, maison, maison. Mon enfant, quel âge a-t-il maintenant ? Il hurlait de joie sur le pont du chemin de fer. Je me fiche du conflit. Dites moi ce que je dois faire et je le ferai. Je n’ai pas réussi, même si j’ai vraiment essayé, à établir la même forme de vie ici sur ce vaisseau. Le travail ne m’a pas suffi. Je ne me retrouve plus. Tous les jours, il y a dans mes mains le besoin de s’enterrer profondément dans la terre, de s’enfouir dans une sécurité qui accueille ma mort et la transforme en la sienne propre.

Olga Ravn raconte un milieu dépossédé de sens, poussé vers un impossible oubli, guidé par une puissance lointaine, aveugle, insensible, ignorante. Son récit est troublant, par ce qu’il met à distance, et ce qu’il rapproche de nos existences. Quête de sens. Envie. Abandon. Lassitude. A la fin, il reste : l’échec, la résignation. Et c’est triste, triste à pleurer, que cet ersatz d’autre monde qui file et s’efface.

Olga Ravn – Les employéstraduit du danois par Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen –  Editions La peuplade

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