Ann Patchett – Orange Amère

Ann Patchett a ce talent ; elle pose une intrigue, parfaitement maîtrisée, l’enveloppe de son lot de ressentis, d’émotions, de sensations qui fait écho, à la perfection, aux indécisions, aux hésitations de la vie comme elle va. C’était le cas avec son très dépaysant Anatomie de la stupeur (parution en poche), enfouissement végétal au cœur de la forêt amazonienne, sur les traces du Dr Swenson. Ça l’est de nouveau, dans un genre totalement différent, avec cet Orange amère au goût de gin corsé, sous le soleil californien. Et cette sensation, tellement agréable, ce sentiment qu’on a de lire un roman plus réel que la vie réelle. Pouvoir fermer le livre et envisager chacun de ses personnages comme une vague connaissance, un ami, un voisin, ou presqu’un intime. Véritablement. En fonction simplement de ses propres affinités, de ses inclinations.

Orange amère, c’est une histoire de famille, une histoire de fratries, une histoire de voisinage, une histoire d’amour, une histoire de création, une histoire d’oubli, une histoire de soleil, de moustiques, de drames, d’ennui, d’incompréhension, de confusion, d’étourdissement, de retrouvailles, d’échappées belles. C’est une histoire banale, dont les accidents créent des hasards romanesques, dont les hasards structurent l’avancée. C’est une histoire du temps qui passe, de ses ratés, ses accélérations, ses abandons, ses ralentissements.  Toutes les histoires s’en vont avec toi, pensa Franny en fermant les yeux. Toutes ces choses que je n’ai pas écoutées, que j’oublierai, que je n’ai pas comprises, que j’ai manquées. Tous les chemins qui mènent à Torrance. 

C’est l’histoire d’Albert et Beverly, de leurs conjoints Fix et Teresa laissés en arrière, sur un bout du chemin, de leur tentative pour recréer une famille heureuse, de leur échec. C’est l’histoire de six frères et sœurs recomposés, réunis par des étés trop chauds, abandonnés à eux-mêmes. Il y a Caroline et Franny, l’aînée soudée à son père absent, la plus jeune fidèle à sa mère ; et puis Cal, Holly, Jeanette et Albie, le grand, la sérieuse, la silencieuse, l’insupportable. Il y a ces vacances qui les rassemblent, l’arme dans la boîte à gants de papa, les courses au bord du lac, les bonbons qui n’en sont pas vraiment offerts à Albie contre quelques heures de calme. Il y a l’accident, qui passe, parce que là n’est pas le nœud du roman. Enfin, il y a toute la tribu, et son échouage à l’âge adulte. C’est là que Franny serveuse du soir rencontre Léo l’écrivain en panne d’inspiration. Là que démarre leur histoire, et que rejaillit la sienne. Sur les traces des secrets de familles, des silences, du regard des autres. C’est une histoire sans drame véritable, mais dont les soubresauts composent et recomposent un portrait de famille tout en accrocs et réconciliations, en rencontres et ruptures. Et après tout, n’en va-t-il pas de même de tous les portraits de famille ?

Ann Patchett Orange Amère
Ann Patchett Orange Amère

Ann Patchett – Orange amère – traduit de l’anglais par Hélène Frappat – Actes Sud ; parution simultanée en poche : Anatomie de la stupeur.

 

 

 

 

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