Pères et fils

Il y a comme ça, à chaque rentrée, comme des lois des séries. Ici, trois romans, placés l’un à la suite de l’autre par les hasards de la pile de livres et des arrivées de l’été. Trois histoires de fils et leurs pères, trois histoires de rencontres ratées, trois histoires sur le fil.

Dans Comme un seul homme, Daniel Magariel nous raconte une fuite en avant, cette loyauté qu’on craint indéfectible de deux fils envers leur père, deux garçons inséparables, deux frères comme soudés l’un à l’autre, ayant laissé, pacte tacite, loin derrière eux, une mère décrite comme immature et violente. A trois, ils quittent le Kansas pour le Nouveau-Mexique. La vie a des apparences de normalité, brisée par certaines curieuses absences du père. Il se veut homme d’affaire, va, vient, fume, beaucoup, de plus en plus. Ses silences, ses colères, prennent une place croissante dans la vie des garçons. Esclandre à l’école, enfermement, visites nocturnes de curieux personnages, chambre interdite. Les enfants comprennent, sans vraiment se l’avouer, ce qui a détruit leur mère, et comme ils ont été manipulés. Le texte est tout entier traversé par l’Enfance, avec ses espoirs, jamais ternis, toujours renouvelés, une fraîcheur qui peine à couvrir la misère ordinaire, le drame sous-jacent. Et ce lien, entre les deux frères.  Qui les sauve et leur laisse leur part d’innocence.

Chez Manu Causse, avec Oublier son père, pas de figure adulée. Tout le contraire même. Plus une mère totalement dysfonctionnelle. C’est un drame intime, qu’on aborde par la fin. Alexandre est photographe. Perdu quelque part en Suède, dans une maison qui a manifestement appartenu à son père. Sauf que son père, il a grandi sans. L’homme est mort alors qu’il était encore enfant, et sa mère a effacé son souvenir, à coup de cris, de dénégations, d’insultes. Alexandre a subi. Subi les errances, les égarements, les coups de folie, le chantage affectif d’une mère qui lui « révèle » un jour une tumeur au cerveau. Il lui faudra encore des années pour accepter de voir la vérité, comprendre les mensonges. Des années, pour commencer à se trouver lui-même. Des années, pour renouer avec la mémoire d’un père disparu. L’histoire est belle, autant que bringuebalante, pleine de hauts, de bas, pour un portrait à petites touches de ce garçon malheureux, devenu adulte maladroit, dont on ne sait s’il faut l’aimer, s’il agace, s’il mérite peut-être qu’on l’abandonne à son destin ? C’est un roman d’apprentissage qui viendrait sur le tard, construit patiemment, à force de bribes de souvenirs, d’images parcellaires ; le roman d’une forme de rédemption. L’histoire de deux hommes, qui auraient gagné à se rencontrer plus tôt.

La rouille, d’Eric Richer, c’est autre chose encore. Un premier roman âpre, d’une violence à la fois offerte et insidieuse. De ces romans dont on sait qu’ils vont mal finir, sans imaginer à aucun moment jusqu’où ils peuvent aller. On le termine, avec un sentiment de malaise, profond. Douloureux. C’est un excellent roman. Mais il est préférable de bien choisir son moment pour le lire. On y rencontre Nói , gamin malingre, drogué au trichlo, hanté par les visions sanglantes de la mort de son chien, par le drame de la disparition de sa mère, par la terreur d’un rite, le Kännöst, qui par chez lui, dans certaines familles, marque le passage à l’âge adulte via une débauche d’épreuves initiatiques aussi archaïques que brutales. Sa vie à Nói ? des heures passées à se laisser dériver, le cerveau rongé par la drogue ; les interventions sur la route aux côtés de son père, qui tient une casse auto ; quelques sorties avec des copains qui n’en sont pas vraiment ; des concerts avec son oncle. Son père, Zelj,  il l’ignore, l’oublie, lui qui n’est que l’ombre de l’homme qu’il a été depuis la disparition de sa compagne, la mère de Nói , et comme aux ordres d’un père tyrannique, le vieux Terje, chef de clan à l’ancienne, sans états d’âme. Au moins en apparence. Porté par les traditions, un code d’honneur archaïque. un monde disparaît, et Nói s’efface. Entre deux évanouissements, et ses crises de vomissements. L’oncle Otto lui-même, figure paternelle s’il en est une, apparaît impuissant à le ramener au réel. A le sortir de ses cauchemars. De ses drames. On ne voit pas comment il pourrait trouver sa place, l’enfant, dans cet univers de grisaille, de froid, de solitude, de dureté, d’où les femmes disparaissent, pour mieux survivre. D’ailleurs, il ne la trouve pas. La rouille est un roman d’une absolue noirceur, porté par une écriture, un rythme, un flot et un flux de mots, oscillant sans cesse entre trivial et lyrique. Un texte obsédant, cauchemardesque, obscure fulgurance, comme une longue fresque noire et rouille. Sans lumière. Sinon l’ombre d’un requin, Black Shark, alter ego, rêve et hantise, revanche et vengeance. Trop loin du réel. Inatteignable mirage.

Comme un seul homme, Daniel Magariel, Fayard- traduction de Nicolas Richard

Oublier mon père, Manu Causse, Denoël

La rouille, Eric Richer, Editions de l’Ogre.

 

 

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