Juliana Léveillé-Trudel – Nirliit

Nirliit. Un air de grand froid. De bout du monde. Comme un été à Salluit (« Les gens maigres »), 62ème parallèle, comme un été migrateur, un été trop bref.

Juliana Léveillé-Trudel dit la vie façon conte en terre inuit, raconte un peuple presqu’en perdition, explique l’invasion du sud, quelques mois par an, sur ces terres désolées, décrit l’impuissance, la beauté, la fragilité du grand nord. Nirliit est un conte cauchemar inachevé, une histoire de souvenirs, de regrets, d’absences et d’oublis, au dessus desquels surnage une envie d’espérance. C’est beau, et dur, et glacé. Bref et amer. Grandiose et inoubliable. En épigraphe, elle le dit Juliana Léveillé-Trudel, à maman. Tu avais raison : c’est de la matière à roman. 

Nirliit, parce que les oies, et leurs voies migratoires. Nunavik, le grand territoire. Le texte est un mélange d’expressions québécoises, de mots inuktitut, un peu d’anglais aussi, le tout, mélangé, apportant un effet fraîcheur à un roman qui pour le reste ne fait pas dans la facilité, ou le beau trop lisse. Nirliit est un concentré d’émotions brutes, sans filtres, en même temps qu’une très belle histoire d’amour et d’amitié et de rencontres.

Il y a beaucoup de Juliana Léveillé-Trudel dans ce texte. On sent à chaque page son implication dans ces terres du nord, son amour pour les gens, sa curiosité, ses découvertes, sa colère aussi, son impuissance et ses espoirs, sa lassitude, sa tristesse et malgré tout, son sourire.

Il y a beaucoup de Juliana Léveillé-Trudel dans ce roman. Et d’abord, une morte. Ici, Eva. Noyée au fond du détroit d’Hudson. Ton corps dans l’eau et ton esprit partout, sur la mer, dans la toundra, au ciel jamais noir de l’été arctique, danse, Eva, danse, je dis avec le même français cassé que le tien : « Je manque toi ».
Eva s’est noyée, et la vie a continué. Mort absurde, triste vie. Vous êtes là avec vos vies de tragédies grecques, vous feriez baver Shakespeare avec vos douleurs lancinantes et votre désespoir, et je ne sais pas comment vous faites pour endurer ça, moi qui en arrache déjà avec ma petite misère ordinaire.

Il y a Eva, et Elijah, son fils. Le portrait d’une ville et sa population par une étrangère, le portrait d’un enfant du pays par touches et regards croisés. Une lecture sociale de la vie inuite, et un drame vaudeville sous la neige. Il y a Eva et cette amie du sud, qui revient à Salluit, deux mois par an. Il y a Eva, grand-mère à quarante ans, énième victime des violences du grand froid. C’est qu’elle ne fait pas rêver, la vie là-haut. Elle questionne, la visiteuse, l’oie sauvage, la blanche, qallunaat comme on l’appelle, membre de la horde, enseignants, infirmiers, travailleurs sociaux et autres, qui débarque chaque été dans ce bout du monde, trop exposé. Combien de temps avant que votre beauté éblouissante ne soit ravagée par la dureté de la vie nordique ? Combien de temps avant que les nombreuses grossesses et les Coca enfilés à la chaîne ne vous fassent prendre une cinquantaine de livres ? Combien de temps avant que l’alcool, la cigarette et les nuits blanches ne rident prématurément vos visages, que les dizaines de sortes de bonbons disponibles à la Coop n’aient raison de la plupart de vos dents, combien de temps avant d’avoir vingt-cinq ans et d’en paraître quarante ?

Elle questionne, elle observe, elle déplore, elle s’inquiète. Elle s’en veut aussi. Nous sommes les nouveaux missionnaires blancs. […] Vous devez tellement nous trouver fatigants. Et elle raconte, comme pour exorciser. Elle raconte sans fioritures, sans fausses pudeurs, sans faires semblant. L’alcool et ses ravages, la nuit, interminable, les filles mères, les enfants à l’abandon, les mirages de la grande ville, les retours au pays, les échecs, répétés, les suicides, les hommes du sud qui s’offrent leur moment d’exotisme, à petit prix, la solitude, l’absence de perspectives. Elle raconte sa douleur, son incompréhension. Nirliit entrecroise les sentiments des uns, des autres, les tristes amours et désamours humaines, les portraits de femmes, fortes, perdues, détruites et les confronte aussi à la splendeur des terres du nord, neige, fjord, aurores boréales, eaux et terres mêlées. C’est un roman vibrant, poignant. Un très beau premier roman.

Eté arctique. Il n’y a pas de nuit. Jamais. Le soleil disparaît derrière les montagnes en éclaboussant les nuages d’une lumière orangée. Il disparaît, mais ne se couche pas. Il fait sombre, mais jamais noir. Essayez donc d’expliquer ça aux autres, en bas. […] Tout est gris, ou bien argent, le fjord est argent, dites que c’est tellement beau le fjord argent que ça donne le goût de brailler. J’ai souvent le goût de brailler, je ne suis pas nécessairement triste, c’est juste que c’est trop ici, trop beau ou trop dur.

Julian Léveillé-Trudel s’est prêtée au jeu des questions/réponses : lire l’entretien.

Nirliit – Juliana Léveillé-Trudel – Editions La peuplade

Pour y mettre quelques images, une voix, ici.

 

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