Jenni Fagan – Les buveurs de lumière

Il faut imaginer : un roman de fin du monde qui laisserait une ombre de sourire, un sentiment presque d’émerveillement. A priori, pas évident. C’est pourtant l’impression qui demeure quand on ferme Les buveurs de lumière de l’écossaise Jenni Fagan. Son premier roman, La sauvage (en VO : The Panopticon), superbe portrait d’adolescente, laissait une impression d’urgence, portée par une écriture à fleur de peau : rapide, émotionnelle, directe, et projetait son auteur sur la liste Granta des meilleurs jeunes écrivains britanniques (souvent : une (très) bonne liste). Les buveurs de lumière a cette même approche, lyrique et viscérale. Les romans de Jenni Fagan éveillent des ressentis enfouis qui explosent, déterrés par les mots, une manière bien particulière de transformer le réel, de poétiser la fiction. En deux mots ?  C’est beau. Et un peu plus encore.

Il y a trois soleils dans le ciel et c’est le dernier jour de l’automne – peut-être pour toujours. Chiens du soleil. Soleils fantômes. Parhélie.

Winter fell combiné au Jour d’après. Les repères tremblent. Jenni Fagan dit qu’elle voulait écrire un roman qui sonne comme un album de Sigur Ros. Une histoire d’espaces immenses, de neige et de silence.

A quoi nous attendions-nous ? Les stalactites atteindront la taille de défense de narvals, ou des longs doigts osseux de l’hiver en personne. Il y aura des cheveux de glace. Des pénitents. De la poudrerie. Des étendues blanches. Des tourbillons de neige. Des plaques de glace.Du givre. Quatre mois de chute continue des températures pour descendre jusqu’à -40 ou même -50 degrés. Même avec plusieurs couches de vêtements. Même comme ça. C’est déconseillé.

[…]

La dérive nord atlantique refroidit, Dylan MacRae vient d’arriver au parc de caravanes de Clachan Fells et il y a trois soleils dans le ciel.

C’est comme ça que tout commence.

A Clachan Fells, le long de Ash Lane, il y a des caravanes, leurs habitants. Un hiver glaciaire s’annonce, un iceberg dérive ; il sera bientôt là. La fin du monde ici arrive à pas de loup. Discrète. Tranquille. Sans effets dramatiques. Plus de monde du côté des aéroports, des magasins consciencieusement vidés. Mais dans l’ensemble, rien d’extraordinaire. On s’organise. Réunions de riverains, fermetures d’écoles, appels à la vigilance. Cette capacité de l’humain à absorber les changements, tenter d’y remédier.

A Clachan Fells, il y a Dylan MacRae, le Nouveau, géant tatoué mis à la porte de son cinéma londonien d’art et d’essais, après la mort de sa mère et sa grand-mère, les deux inénarrables Gunn et Violetta. Il y a Constance Fairbairn, ses deux anciens amants, son manteau de loup, son appétence à la survie. La femme qui cire la lune. Il y a Stella sa fille, sa course contre les adolescentes montées hormonales. Stella née Cael. Le garçon qui voulait être fille. Le point lumineux de cette histoire qui sombre. L’incarnation de la lutte contre l’inéluctable.

Les buveurs de lumière est une histoire de fin du monde et une histoire d’amour. Mère fille, mère fils, grand-mères, géant et ombre de la lune. Le monde se fige, blanchit, et la lumière s’éloigne. Pourtant, il n’y a pas vraiment de désespoir. Une lente et longue désespérance, mais aussi cette étrange douceur, lumineuse, une réelle tendresse qui laisse chaque personnage comme magnifié. Un contraste des ressentis, à la fois magique, et dérangeant.

Et puis les images, bien sûr.

Il y a trois soleils dans le ciel.

Elle ressort sur sa terrasse, un chiffon à la main – elle lève un bras pâle vers le ciel et se met à cirer la lune.

Sur la montagne que tout le monde appelle la cinquième sœur il y a une longue succession de saules, ils ressemblent à des femmes  de l’époque victorienne avec d’amples robes à tournure qui partiraient pour un long voyage.

Elle lui dira qu’elle est une enfant loup. Que sa mère est l’hiver. Que leur voisin est l’enfant d’un nephilim. Que son géniteur biologique est une future théière en os.

Stella est sur la pointe des pieds à l’avant de la caravane et tient les mains en cloche au-dessus de sa tête, donnant l’impression qu’une enfant de la terre a capturé la lune.

Stella donne vie et âme au roman, lutin parcourant la campagne, avec ses interrogations, ses peurs, ses angoisses écho intime à celles du reste du monde. L’adolescence n’est jamais tranquille, et Jenni Fagan a cet art de la mettre en mot. Ses personnages ont ce quelque chose d’indéfinissable, qui les place juste à côté, des règles, des conventions, d’une normalité admise. Et ce faisant les rend terriblement vivants. Elle raconte la vie juste à la marge, avec une très grande humanité.

Traduit de l’anglais par Céline Schwaller – Editions Métailié   – A lire aussi : La sauvage

Et bonus BO  :

http://www.largeheartedboy.com/blog/archive/2016/07/book_notes_jenn_17.html

 

 

 

 

 

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