Laura Kasischke – Si un inconnu vous aborde (nouvelles)

Laura Kasischke a un statut à part dans ma bibliothèque. Aux côtés de Kirsty Gunn. John Burnside. Joan Didion. Donna Tartt. Joyce Carol Oates. A 19 ans, j’ai lu en même temps son Suspicious River et Pluie, de Kirsty Gunn. Deux textes très différents, qui pourtant avec le temps se sont comme fondus en un seul dans ma mémoire. Les deux auteurs ont, hasard ? Coïncidence ? Le même éditeur en France. J’ai lu Suspicious River il y a bientôt vingt ans. Depuis, je lis tout Laura Kasischke.

Son univers ? Juste là, à portée de main, mais comme de l’autre côté du miroir. À un cheveu du réel. À côté de nos ombres. Laura Kasischke écrit des romans d’atmosphère, elle a cette manière unique de s’emparer du réel le plus banal pour en faire autre chose. L’emmener ailleurs. Le don Laura Kasischke : transformer une banlieue middle class, un univers aseptisé façon Desperate Housewives,  en un lieu de tous les possibles, tous les dangers, tous les secrets.  Elle construit ses romans minutieusement ; les chutes n’en sont que plus brutales.

Suspicious River est son roman le plus ouvertement glauque. Une histoire toute en nuances de gris – les couleurs ont une énorme importance, dans les textes de Laura Kasischke. Leïla est réceptionniste au Swan Motel. Elle rêve d’un ailleurs, loin de son mari qui ne mange plus, de son passé, douloureux, de sa vie dont elle n’arrive pas à se défaire. Elle a besoin d’argent, alors, elle couche avec ces inconnus de passage qui se passent le mot. Elle cache l’argent de ses passes au fond d’un tiroir. Les inconnus défilent, de plus en plus violents. Elle tombe amoureuse ? Et puis il est trop tard.

Il y a dans ce premier roman l’essentiel de Laura Kasischke. La solitude ; l’apparente normalité ; les symboles et les couleurs : Je suis lâchée dans le monde, en sang et en pleurs, par des ailes blanches ; le danger, toujours plus proche qu’on ne le soupçonne. Le middle west est le lieu idéal pour faire éclore cet autre chose. Derrière les dîners entre amis, les vies de famille rangées, les copines, les flirts anodins. Le monde selon Laura Kasischke est trouble, mouvant, instable. Après Suspicious River, elle déploie son univers. Un oiseau blanc dans le blizzard, le gouffre, à portée de main ; La vie devant ses yeux ; Rêves de garçons, la Mustang rouge des trois pom pom girls en vacances ; A moi pour toujours, la crise de la quarantaine de Sherry Seymour ; La couronne verte, incursion au Mexique ; En un monde parfait, entre conte fantastique et cauchemar ; Les revenants, campus thriller ; Esprit d’hiver, huis clos, saisissant.

Souvent, ses intrigues se font écho, tout en conservant un réel pouvoir de surprise. Au cinéma, elle serait un Shyamalan. Un don inné pour la manipulation, une narration tout à la fois distanciée et introspective, poétique. Le mot est lâché, c’est peut-être celui qui revient le plus souvent, dans les critiques de ses romans. Un dimension poétique du langage. C’est que Laura Kasischke, célèbre en France pour ses romans, est surtout connue chez elle pour sa poésie, qui depuis des années collectionne prix et récompenses.

Elle dit : I am primarily in love with reading poetry, and writing it, so many of my fiction influences have been experimental writers.  Woolf, Joyce, Borges.  My favorite novel is “Ethan Frome;”  my favorite poem is “Love Song of J. Alfred Prufrock.”  What I like about poetry, I look for in fiction:  a ‘felt change of consciousness,’ as Owen Barfield puts it.  That’s a harder experience to find in fiction than in poetry, I think, because it has nothing to do with character development or plot, but is a kind of ineffable quality of language, music, arrangement, atmosphere.

Depuis des années, je rêvais de lire une traduction des poèmes de Laura Kasischke. Et c’est chose faite. À l’automne dernier, les éditions Page à page publient Mariées rebelles ; un recueil de 1992. Qu’on aime la poésie, ou les romans de Laura Kasischke, il faut lire Mariées rebelles. En garder un exemplaire  sur un coin d’étagère. Pour les images. Leur force. C’est ce moment que tu portes et porteras toute ta vie même s’il entaille un peu ton pouce comme un unique éclat de verre qui scintille dans une carrière d’ardoise. Ou. De pâles rubis gouttaient des branches comme de rouges joyaux taillés dans la glace, et Rachel pleurait. Et la neige froide, de Bethléem, de Flandre. Et encore. La femme du pasteur devait accoucher en mai. Au lieu de quoi le mois de mai a été pulvérisé comme un bouquet de mariée lancé, accidentellement, dans un ventilateur. Et puis. Mon mari a embrassé mon poignet enfiévré, et j’ai pensé à la belle-fille d’Hérode enveloppée d’un voile et dansant pour sa nuit de noces – le coeur battant comme un oiseau furieux pris dans un filet de peau.

Lire Mariées rebelles donc et goûter l’ineffable qualité du langage.

Pour le reste ? Pas de nouveau roman pour le moment. Mais surprise de cette rentrée littéraire 2017 ; Page à page, toujours, publie un recueil de nouvelles : Si un inconnu vous aborde (nouvelle éponyme : pour vous demander de transporter un objet inconnu à bord d’un avion). Quinze textes, publiés dans différentes revues, qui proposent une autre manière de s’immerger dans l’écriture de Laura Kasischke. Souvent, parce que les fins n’en sont pas réellement. Elles sont laissées là, à la libre interprétation du lecteur. C’est déroutant, intrigant, stimulant. Etrange. Faut-il avoir lu ses romans pour s’y plonger ? Ou bien ces très courts moments peuvent-ils servir de tremplin, initier à son univers ? Difficile à dire. Mais pour qui connaît le reste de l’œuvre de Laura Kasischke, ces récits sont de véritables petites pépites. Dérangeantes : Mona et les trouvailles d’une mère au fond des tiroirs de sa fille, La saisie et sa visite de maison hors du temps, La barge et sa fillette sur un pont; hyper réalistes, Melody et ce père qui vient offrir un cadeau d’anniversaire à sa fille alors qu’il est en plein divorce, dans une ambiance étonnamment électrique ; surréaliste, dans Notre père ; absurde et grinçante, avec La maîtresse de quelqu’un l’épouse de quelqu’un… Certaines sont (juste, toujours) poétiques. Il y en a pour tous les goûts, tous les moments, toutes les humeurs. Au bout ? L’impression de connaître un peu mieux encore une auteur souvent insaisissable. Un peu mieux seulement. Et penser à toute la poésie qu’il reste à découvrir…

Le 20 septembre, Laura Kasischke est à Manosque, pour le festival Les correspondances. C’est un mercredi. Rencontre, et lecture musicale par Ludivine Sagnier et Mathieu Baillot. Pour ceux qui peuvent en profiter…

Si un inconnu vous aborde Mariées rebelles – Editions Page à page (en poche, parution de Mariées rebelles, Points). Un extrait de lecture de Mariées rebelles, à la Maison de la Poésie, avec Véronique Ovaldé :

 

Tout le reste de ses romans est disponible chez Christian Bourgois qui l’édite depuis le début, et en poche, par Le livre de poche. Ici, lien vers quelques chroniques, et un (trop court) entretien, en 2008 : Les revenants ; Rêves de garçons et A moi pour toujours ; Entretien, à l’occasion de la sortie de La couronne verte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 réflexions sur “Laura Kasischke – Si un inconnu vous aborde (nouvelles)

    1. ça, ça peut s’arranger… si tu n’as pas la patience d’attendre, tout est en poche. Esprit d’hiver, Un oiseau blanc dans le blizzard et Les revenants, je dirai, pour toi (pour commencer…).

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