Marcus Malte – Le garçon

Je l’avais rangé dans mes incontournables de la Rentrée littéraire, avec un papier pour Le Matricule des Anges. Parce qu’un roman de Marcus Malte, on ne le rate pas. Le jury du  Femina 2016 ne s’y est pas trompé, et vient de lui décerner son prix.

C’est l’histoire d’un garçon sans nom. Un garçon muet, né et grandi hors du monde et qui ne connaît rien, rien que cette femme, sa mère. « On lui donne soixante ans. Elle n’en a pas trente. » Le garçon lui en a quatorze. Il avance, pieds nus, vers la mer. « C’est l’enfant portant la mère ».  Il n’arrivera pas à temps. La mère meurt. Et pour celui qui n’a jamais entendu  ni comptine ni berceuse, qui n’a jamais prononcé le mot « maman », voilà que s’ouvre le temps de la perte et de l’inconnu. C’est l’histoire d’un garçon sauvage qui va apprendre à lire le monde, avec ses propres codes et silences. L’histoire d’un garçon qui va se frotter aux hommes sans un regard en arrière. « Désormais il veut voir. Il veut savoir. Il veut connaître. Il veut se frotter à ses semblables. A compter de ce jour il ne refusera plus leur compagnie, et même il la recherchera, et cela ne changera pas jusqu’au crépuscule de sa vie où sans doute alors il aura fait le tour de ce qu’ils sont et de ce qu’il est et jugera bon de s’en détacher et où de nouveau il aspirera à la solitude qui est au final la seule certitude et l’unique vérité sur lesquelles l’homme peut se reposer. »

Il y a chez Marcus Malte ce mélange adroit de sagesse mélancolique et de poésie, l’écriture comme une longue ligne musicale, et au cœur du récit, l’homme et ses parts d’humanité, ses parts d’inhumanité. Le garçon est un personnage à rencontrer. A découvrir. A écouter. Son silence le place à l’écart, en même temps qu’il en fait ce nœud autour duquel tourbillonnent ses rencontres de hasard. A force d’aller par les chemins, le garçon grandi hors le monde va le parcourir plus loin que tous les autres, de foires en marchés, de l’étang de Berre à Paris, des tranchées de la Grande Guerre au bagne de Cayenne, jusque sur l’Amazone et ses « terres vierges ». « Loin de toute piste. Loin de tout chemin tracé ou ne serait ce qu’esquissé par quelqu’un de sa race. Pionnier en ces confins, semble-t-il […] Conquistador nu. Il explore. Il arpente. Inaugure des sentes au même titre qu’un tapir ou un tamanoir. Bête parmi les bêtes. Jalonnant son périple il n’y a d’essentiel que le repos, la nourriture et l’eau ».

Quant à ce qui conduit le garçon à cette existence d’errance ? Valse triste, sa vie s’articule en trois temps. Emma, Avant, Après. Avant, le silence, la perte, la venue au monde. Avec son lot de merveilles et de cruautés. Ses rencontres. Joseph l’homme-chêne et Le Gazou, Brabek  l’ogre des Carpates. Après ? La longue route vers la fin, l’oubli impossible. Entre ces deux moments, quatre années et le plus grand bonheur. Emma. Emma qui lui donnera un nom, Félix, pour les Romances sans paroles de Mendelssohn. Emma qui lui donnera ses mots, sa voix, son amour, son corps. Extraordinaire Emma. Années de félicité. « Quatre ans ou presque. Quatre années […] qui seront les plus belles, les plus merveilleuses. Ce qu’il va gravir maintenant n’est rien de moins que la montagne de la civilisation. Versant sud de son existence. Là- haut sera le point culminant de sa condition d’homme. Et le bonheur, en sus, à son paroxysme ».

Marcus Malte offre au garçon la vie, le monde. Puisqu’il y a son silence, alors il donne à toucher, goûter, entendre, savourer. Le texte se fait sensible, déborde l’espace des mots. Il envahit. Le garçon est le récit de la vie d’un enfant perdu, construit hors du temps, en marge du monde des hommes, emporté par sa vie et par celle des autres. C’est un roman d’initiation qui entrechoque sérieux, drolatique, érotico lyrique, comique, philosophique et musical, et se fraie un chemin au bout du monde, au bout de soi-même. Un très beau texte, à lire et relire.

 

Chez Zulma, avec comme toujours en prime une superbe couverture…

Il faut lire Marcus Malte. Le garçon bien sûr, mais aussi Garden of Love, incontournable, (http://www.chronicart.com/livres/marcus-malte-garden-of-love/) ou côté nouvelles, Toute la nuit devant nous, Intérieur nord, Fannie et Freddy. (http://www.chronicart.com/livres/marcus-malte-toute-la-nuit-devant-nous-interieur-nord/

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